HISTOIRE EN PATOIS

N’hivâ

Y’était n’ hivâ c’ment on n’en fé pieus ! Y avait na grand bise nèr’, que v’niait d’ Sév’gny que s’avait lancée ! On comptait les jos : trouais, six, neuf déjà*, ap’ all’ corrait touj’ ! Les iaiçons pendaint so les dégots en s’allongeant d’ jo en jo ; les gamins faillaint la r’lichta su les tareaus piens d’édje, pis su les mâs ; le melin d’ Sône ne tornait pieus, il était pris pou la iaice.

On avait mis d’ la penn’ssia d’vant les pouartes d’ la bûge, ap’ du

papier journeau bourré av’ na serpillér’ à la pouarte d’entrée. On avait bô

fér’ du fu dans l’ pouaîl’ à quatre marmites, y ronflait, l’corno était tout roge, mais les vitres d’ la f’nétre d’ l’huteau ne dégelint pô, y s’avaint chaingi en vitraux av’ des braves dessins ! On faillait chauffer des carrons dans l’ fo pis on les mettait contre les carreaux pou dégeler on ptchot bou, ap’ y vouair on ptchot bou mès sciâ.

On n’ sortait pieus que pou fér’ le pansage ; foillait casser la iaice à la cougni pour abouèrer les bétes ! Les chaits dremaint so l’ pouaîl’, mém’ le chein Pateau n’ sortait pieus du paillis. On en profitait pou fér’ d’ la pénir’ à pis des benons en paille de boû, ou veurguer on ptchot bou d’ treutchi pou les poulailles que n’ faillaint d’ailleurs pieus d’us !

So l’ vouilleau l’ tas d’ boû bassait, y sembiait ben mém’ qu’y diminuait mès qu’on n’en preniait pô ! On en était encore qu’au début d’ févri ; l’ grand-pèr’ qu’avait sa ptchot’ idée derri la tét’ dit : « J’ voudrais ben quand mém’ savouair si y arait pô des hardis preniants, pou n’ pô dire des vouleûs ! »

On jo y va à la boutique av’ tchéques brâves morciaux d’ boû, y prend son vireboutchin, y fé des ptchots trous qu’y bourre av’ d’ la poudre de chasse, il les r’bouche av’ des ptchotes ch’villes, pis y r’met les morciaux bien en vue so l’ vouilleau, en preniant bien soin d’ les r’pérer. Y dit : « Si y’en a ion qu’met ça dans son garlot, le bouchon ap’ les sasc’ill’s vant sûrement sauter yaut ! »

Y a passé tchéques jos, la bise s’a essousciée ou ben all’ a été corre ailleurs. L’ grand-pèr’ s’a jamais vanté de rien, mais on londi pieus tâ, en passant d’vant la quincaillerie Jallet, il a vu ç’le qu’y soupçonnait qu’était en train de r’garder l’ prix des cuisiniéres !

 

C’était un hiver comme on n’en fait plus ! Il y avait une grande bise noire, venant de Savigny qui s’était lancée ; on comptait les jours : trois, six, neuf déjà*, et elle courait toujours ! Les gouttières s’allongeaient en stalactites, les gamins faisaient des glissades sur les fossés pleins d’eau et sur les mares ; le moulin de Sâne ne tournait plus, pris par la glace.

On avait mis de la paille de maïs devant les portes de l’étable, et du papier journal bourré avec une serpillère devant la porte d’entrée. On avait beau faire du feu dans le poêle à quatre marmites, il ronflait, le tuyau était tout rouge, mais les vitres de l’huteau ne dégelaient pas, elles s’étaient changées en vitraux avec des jolis dessins ! On faisait chauffer des briques dans le four, que l’on mettait contre les carreaux pour les dégeler un peu et y voir un peu plus clair.

On ne sortait plus que pour faire le pansage ; il fallait casser la glace à la hache pour donner à boire aux bêtes, les chats dormaient sous le poêle, même le chien Pateau ne sortait plus du pailler.

On en profitait pour faire de la panière et des corbeilles en paille de bois, et égrener un peu de maïs pour les poules qui d’ailleurs ne faisaient plus d’œufs !

Sous le hangar, le tas de bois baissait, il semblait même qu’il diminuait plus qu’on n’en prenait pas ! On n’en était encore qu’au début février. Le grand-père qui avait sa petite idée derrière la tête dit : « Je voudrais bien quand même savoir s’il n’y aurait pas des hardis prenants pour ne pas dire des voleurs ! »

Un jour il va dans son atelier avec quelques jolis morceaux de bois ; il prend son vilebrequin et fait quelques trous qu’il bourre avec de la poudre de chasse ; il les rebouche avec des petites chevilles et remet les bûches bien en évidence sous le hangar en prenant soin de les repérer. Il se dit : « Si quelqu’un met ça dans son poêle, le bouchon et les cercles vont sûrement sauter haut ! »

Quelques jours ont passé, la bise s’est essoufflée, ou bien elle est partie courir ailleurs. Le grand-père ne s’est jamais vanté de rien, mais un lundi plus tard, en passant devant la quincaillerie Jallet, il a vu celui qu’il soupçonnait qui se renseignait du prix des cuisinières !

*Un dicton bressan : « La bise court par groupes de 3 jours ; elle s’arrête après 3 jours ou reprend jusqu’à 6 ou continue…9… »