COMMENT LA PETITE REINE A AMELIORE L’ORDINAIRE DE LA CANTINE DES BULLETS

 

Ils n’ont pas de pain! Qu’ils mangent de la brioche! Ces propos seraient attribués bien à tort à Marie-Antoinette, reine de France.

Absolument non prouvés historiquement, ils auraient plutôt été inventés, entre autres railleries, afin de se donner bonne conscience pour critiquer surtout l’origine étrangère de cette souveraine. En fait, rien n’a vraiment changé aujourd’hui ou certains tentent encore de s’abriter  derrière des mensonges éhontés afin de justifier leur haine de l’étranger…  Mais là n’est pas notre propos. Parlons plutôt de la manière réelle dont la « Petite reine », elle, a eu une influence certaine sur la qualité des repas servis aux rationnaires de la cantine des Bullets.

Vers la fin des années cinquante, l’école des Bullets, ou enseignaient Mme et Mr Coin, était bondée, mais plutôt négligée par la municipalité pour des raisons que je ne développerai pas dans ces lignes. Les nouveaux équipements y arrivaient en effet souvent plusieurs années après les écoles du Bourg, et les travaux d’entretien y étaient bien succincts. Le sentiment d’injustice que cette situation engendrait avait renforcé la solidarité et  incité les parents d’élèves à se rassembler pour améliorer le quotidien de leurs enfants. L’innovation et le dynamisme compensaient en l’occurrence souvent le manque de moyens.

Ainsi, à plusieurs reprises durant les hivers, la projection d’un film était réalisée dans la salle de classe sud convertie en salle de cinéma d’un soir. C’est ainsi que nous avons pu découvrir de nombreuses œuvres choisies peu de temps après leur sortie comme, par exemple la série des ‟Sissi” avec la lumineuse Romy Schneider, ou ‟la Chevauchée Fantastique”, un classique du western. Mais il arriva aussi que le sélectionneur omette le caractère familial du public et que l’on nous propose une création plus ‟osée”…Ce fut le cas pour la projection de  ̏ En effeuillant la marguerite ̎ dans lequel notre BB nationale, assurément beaucoup plus tolérante qu’aujourd’hui, s’affichait dans un costume dont le coût en étoffe n’avait sans doute pas fait exploser le budget de production. Et il faut préciser que, si nos mères s’étaient bien sûr, offusquées d’une telle programmation, je n’ai pas le souvenir qu’un camarade en soit ressorti traumatisé, pas plus qu’un de nos pères, du reste…

                                                 

L’autre salle, elle, était transformée en buvette ou, après la projection du  film, et souvent dans une chaude ambiance, un énorme gâteau était vendu aux enchères à l’américaine. J’ai le souvenir d’un de ces gâteaux, confectionné par Thérèse et Maman l’après-midi même et, sur lequel nous avions l’interdiction formelle de passer le doigt afin qu’il reste le plus appétissant possible pour le moment ou des groupes de jeunes, autant par orgueil que par gourmandise, s’en disputeraient la propriété.Les bénéfices de ces manifestations permettaient de faire chaque année, un voyage fort intéressant. Nous avons pu ainsi découvrir entre autres, la Suisse, le Jura, la Savoie, le Haut-Doubs, faire des promenades en bateau, et des visites de musées ou de zoos…Les gains récupérés contribuaient également à financer la cantine et en améliorer l’approvisionnement qui, sans cela, aurait été limité aux contributions des familles, presque totalement effectuées en nature à partir des produits de la ferme. Et il faut bien dire que, si certains choisissaient leurs plus belles pommes de terre et leurs choux les plus verts, d’autres avaient moins de scrupules et apportaient quelquefois des légumes de bien piètre qualité.Les cantinières elles, s’en débrouillaient et faisaient des prouesses pour nous préparer malgré tout, de savoureuses soupes.

Au début de l’année 1959 tomba la formidable nouvelle que la vingtième étape de la « Grande boucle » passerait à Sagy, et précisément le 16 juillet aux Gallands. Je ne citerai pas qui fut à l’origine de cette idée géniale, mais toujours est-il, que la décision d’installer à cette occasion une buvette sur le parcours, fut instantanément prise par l’association des parents d’élèves…A cette époque, le seul téléviseur présent dans notre entourage était celui de notre instituteur, Mr Coin, qui nous invitait de temps en temps, avec nos parents, pour y regarder la fameuse Piste aux Etoiles ou des championnats  de patinage artistique.Nous étions effectivement bien loin des superbes images aériennes que chacun peut maintenant contempler dans son fauteuil sur son grand écran sans quitter son salon, et l’engouement pour le Tour de France était tel qu’il fallait prévoir une certaine affluence…

Située au sommet d’une côte, la cour familiale, considérée comme zone d’observation intéressante, fut naturellement choisie pour l’installation de la buvette, et la maison comme base arrière de stockage. Les fenaisons étant terminées, les cordes servant habituellement pour sangler les chars furent donc recyclées pour être tendues entre des piquets afin de contenir les spectateurs. Des baquets à vendange ou des vielles baignoires à usage habituel d’abreuvoirs furent dès le matin remplis de pains de glace pour rafraichir les boissons.

 

                             

 

N’ayant que neuf ans à l’époque, mes souvenirs du déroulement de cette journée sont un peu flous. Concernant la course  elle-même, il faut bien avouer qu’après les Alpes, la côte des Gallands ne  risquait pas d’en ralentir le rythme, et je ne pense pas que quelqu’un ait pu reconnaitre un seul coureur, autrement que par la couleur de son maillot, dans ce peloton surgissant à 35 km/h devant nous, mais je garde en mémoire les couleurs pimpantes de la caravane et les nombreux cadeaux publicitaires distribués à la foule.Je me souviens surtout de cette atmosphère de ruche et de tous les parents d’élèves sur le pont. Une motivation à faire rêver les responsables des associations qui gravitent aujourd’hui autour de la vie scolaire…

Et des multiples réapprovisionnements dans la journée ! La forte affluence attendue avait pris des allures de marée humaine et, le beau temps aidant, de marée humaine assoiffée. Longtemps avant le passage du premier véhicule de la caravane publicitaire, et longtemps après la voiture balai, la buvette tourna à plein et il fallut bien la mobilisation et l’accord parfait de toute l’équipe pour résister à un tel assaut et satisfaire tous les clients.

Il est bien sûr difficile d’évaluer le nombre de personnes présentes ce jour-là, mais plus d’un millier semble un chiffre réaliste (selon les organisateurs).  Le vainqueur de cette vingtième étape de 202 km, Annecy/ Châlon-sur-Saône, fut l’anglais Brian Robinson, l’espagnol Frederico Bahamontes devant conserver le maillot jaune jusqu’à Paris.

                                  

Frederico Bahamontes                                                                      Brian Robinson

Mais les véritables gagnants de cette journée furent plutôt les élèves de l’école des Bullets.

En effet, suite au bénéfice apporté par cette manifestation, nous constations à la rentrée une amélioration sensible des repas qui nous étaient servis, La viande était un peu plus présente dans les assiettes et, pour reprendre une vieille expression, le beurre moins discret sur les épinards, mais la recette exceptionnelle réalisée au cours de cette folle journée du 16 juillet, permit surtout de pérenniser cette amélioration. Les voyages nous transportaient dorénavant un peu plus loin et, comparés aux élèves des écoles du Bourg,qui ne bénéficiaient pas de ces avantages, nous pouvions nous considérer comme privilégiés.

Denis PARISOT