Lire et entendre les patois francoprovençaux de Bresse ou de Suisse : le dictionnaire en ligne DicoFranPro

 

Par Manuel Meune, Montréal (article extrait du bulletin AVR n°116)

Le projet DicoFranPro est né du constat que même si un certain nombre de personnes parlent encore le patois bressan, qui relève de ce que les linguistes appellent « francoprovençal », les gens qui ne connaissent pas le patois ont très rarement l’occasion de l’entendre – et en encore moins de l’apprendre. Il s’agit donc de rendre plus facilement accessibles certaines ressources sur cette langue, en la faisant plus visible et audible.

 

– 1) Un petit rappel : qu’est-ce que le francoprovençal?

Le francoprovençal a été décrit seulement au 19e siècle, par l’Italien Ascoli. Ce linguiste a nommé cette langue ainsi parce qu’elle présentait des caractéristiques communes à la fois avec le français (langue d’oïl) et avec le provençal (langue d’oc). C’est une langue romane apparue vers le 6e siècle, née du latin parlé à Lyon et le long des grands axes transalpins (cols du Grand-Saint-Bernard, du Petit-Saint-Bernard, du Mont-Cenis, etc.). Contrairement au français, né du latin parlé à Paris, le francoprovençal n’a jamais été une langue administrative unifiée. Il se décline dans de nombreuses variétés, tant en France (surtout Rhône-Alpes) qu’en Suisse romande (tous les cantons sauf celui du Jura) et en Italie (Val d’Aoste, Piémont). En France, l’espace occupé historiquement par le francoprovençal constitue le troisième domaine linguistique en termes de superficie.

 

Cette langue, sous ses différentes formes, est en général appelée « patois » par ses quelque 200 000 locuteurs. Ce chiffre est une estimation sans doute optimiste. En effet, même là où, le francoprovençal s’est maintenu plus longtemps, comme en Bresse, il voit partout le nombre de ses locuteurs décliner rapidement. Pendant des décennies, le « patois » (un terme parfois péjoratif) a été stigmatisé, en particulier à l’école, comme s’il n’était pas une « vraie langue », et les grands bouleversements sociaux qu’ont connus les campagnes ont fait le reste. Les patoisants de la zone francoprovençale ont souvent tendance à insister sur les différences linguistiques qui existent d’un village à l’autre, et ils s’identifient d’abord à leur région d’origine (Bresse, Savoie, Lyonnais, etc.). Il reste que pour les linguistes, les points communs entre ces divers parlers régionaux sont tels que l’ensemble qu’ils constituent doit bel et bien être considéré comme une langue distincte.

 

– 2) Description du projet DicoFranPro et mode d’emploi

 

Le projet DicoFranPro vise à mettre à la disposition du grand public tout un ensemble de ressources (extraits textuels ou sonores) sur les différentes variétés de francoprovençal, en particulier sur le patois bressan. C’est celui que j’entendais enfant chez mes grands-parents maternels, à Confrançon (01), et que j’ai réappris à l’âge adulte avec ma mère. Depuis une quinzaine d’années, j’ai fait de nombreuses interviews de patoisants de l’Ain, et plus récemment, j’ai mieux pris conscience qu’à Romenay, on parlait des patois très proches de ceux de la Bresse dite savoyarde, et que grâce aux travaux de l’Université rurale bressane, on disposait d’archives et de témoignages très riches.

Par ailleurs, j’ai eu accès à de nombreux textes et enregistrements audio en provenance d’autres régions de la zone francoprovençale. Le DicoFranPro contient ainsi des exemples représentant des dialectes régionaux comme le fribourgeois ou le valaisan (Suisse). Il pourrait à l’avenir s’enrichir de nouvelles variétés (lyonnais, savoyard, valdôtain, etc.) – au gré des collaborations qui pourront naître. Une aide financière de la part de l’Université de Montréal (où je suis professeur) et de la région Rhône-Alpes a permis de recruter les techniciens qui ont conçu le site, mais l’alimentation du site reste fondée sur le travail bénévole. Il faut en particulier énormément de temps pour produire les exemples audio: cela nécessite d’écouter divers fichiers audio, de les « découper » en phrases susceptibles d’illustrer un mot, de « nettoyer » les fichiers (supprimer les bruits parasites, les passages difficilement compréhensibles, les silences trop longs, etc.), de transcrire le contenu en francoprovençal dans deux types d’écriture (voir plus bas), et enfin de traduire tout cela en français.

La qualité des enregistrements peut varier, selon que ceux-ci sont récents et réalisés avec du matériel performant, ou selon qu’ils proviennent de cassettes audio anciennes (comme dans le cas d’interviews de mes grands-parents). Le travail est encore loin d’être parfait; il reste, outre de nombreux mots et exemples à ajouter, quelques incohérences dans l’organisation des entrées ou la transcription des textes. Je travaille toutefois constamment à son amélioration, dans l’espoir que de plus en plus de personnes puissent redécouvrir un patois qu’elles n’ont pas entendu depuis longtemps – ou le découvrir, dans le cas des plus jeunes. D’autre part, il n’est pas exclu que le site soit un jour enrichi d’une « méthode d’apprentissage » destinée à ceux qui voudraient s’initier au patois – mais il faudra encore patienter un peu…

            Pour accéder au dictionnaire, utilisez cette adresse, dicofranpro.llm.umontreal.ca, puis cliquez sur « Le dictionnaire » (ou sur « Pour en savoir plus », si vous souhaitez avoir des informations plus précises sur l’organisation du projet ou sur la langue elle-même):

 

Ensuite, vous pouvez vous familiariser avec le site par exemple en cliquant sur une lettre ou en inscrivant un mot dans la case « chercher un mot » :

 

Le dictionnaire en ligne comprend déjà près de 8 500 entrées en français, et plus de 3000 exemples audio, qui proviennent des sources suivantes :

1) interviews que j’ai menées auprès de patoisants originaires des communes bressanes suivantes: Attignat; Confrançon; Cras-sur-Reyssouze; Domsure; Mantenay; Pirajoux; Polliat; Romenay, Saint-Cyr-sur-Menthon.

 

2) interviews ou documents audio réalisés par d’autres personnes en Bresse (patois de Saint-Étienne-du-Bois, Romenay et Saint-Trivier-de-Courtes), mais aussi dans des communes suisses : Treyvaux et Allières (canton de Fribourg); Savièse (canton du Valais).

 

3) émission de radio (français-bressan) Les langues se délient, diffusée sur Radio RCF Pays de l’Ain et Radio B, animée par Jean-Paul Pobel et Albert Belay (patois de Saint-Étienne-du-Bois).

 

Toutes les entrées en français ne contiennent pas des textes ou exemples audio dans chacun des dialectes représentés; il y a encore de nombreux « blancs » (qui seront comblés peu à peu). Mais un grand nombre d’entrées comprennent déjà au moins un mini-texte et un exemple audio pour le bressan. Pour entendre celui-ci, il suffit de cliquer sur l’icône « haut-parleur », comme dans l’exemple ci-dessous, où René Pernet, que les gens de Romenay connaissent bien, prononce une phrase illustrant le mot « creuseur » (de sabot). Comme les autres locuteurs, il est associé à une abréviation indiquant le nom de sa commune et à un numéro – en l’occurrence « Rom.4 ».

 

Et si vous tapez « La Rippe des Monts », vous pourrez écouter un exemple d’une autre personne originaire de Romenay – Hélène Robin [Rom.1].

 

Comme on peut le remarquer, l’extrait audio, avant la traduction en français, est transcrit dans deux types d’écriture. D’abord en graphie dite phonétique (où l’on « écrit comme on parle »), selon les règles du système dit de Conflans, mis au point en Savoie et souvent utilisé en Bresse – d’autres types d’écriture phonétique sont employés pour les exemples en fribourgeois ou en valaisan.

De plus, on trouve en caractères gras une transcription dans une écriture dite « supra-régionale », l’ORB (« orthographe de référence B »), mise au point dans les années 2000 par le linguiste Dominique Stich. Quel est son intérêt? Il apparaît que les graphies phonétiques sont souvent difficiles à déchiffrer, non seulement par des personnes extérieures aux régions où on les utilise, mais aussi par des locuteurs qui, bien qu’originaires de ces régions, ont peu eu l’habitude de lire le patois. Or, l’écriture ‘ORB’ est plus facilement lisible. De type étymologique (et non pas strictement phonétique), elle ressemble plus à celle du français, et une personne francophone comprendra donc plus aisément le sens de certains mots. Dans l’exemple avec le mot « pain » (voir illustration), on dispose d’un texte pour le valaisan, et de deux pour le bressan. Chacun des textes en bressan, provenant de deux villages différents, correspond à une prononciation légèrement différente du mot – parfois, il existe encore davantage de façons de prononcer (voir par exemple le mot « temps »). Il est ainsi possible de comparer l’ORB (en gras) avec les deux graphies phonétiques représentées – la bressane et la valaisanne. Vous pouvez vous entraîner à lire ce qui est écrit en écoutant l’extrait audio correspondant, pour voir lequel de ces textes vous comprenez le plus aisément:

 

Il faut toutefois ajouter que l’ORB a un inconvénient: on ne sait pas toujours comment prononcer le texte le lisant. On peut certes apprendre que telle lettre (ou tel groupe de lettres) se prononce de telle façon dans un patois, et d’une autre façon dans un autre (un peu comme le mot « août », en français, qui peut selon le lieu se prononcer « ou », « oute », « aou », « aoute »…). Mais c’est un processus assez long, les règles ne fonctionnent pas toujours, et les correspondances entre les lettres et les sons ne sont pas systématiques.  

 

Il ne s’agit donc aucunement de remplacer les graphies phonétiques par l’ORB. Les deux écritures sont en fait complémentaires. Les écritures régionales, en Bresse comme en Suisse, sont les seules à pouvoir donner les nuances de prononciation propres à chaque patois. Néanmoins l’ORB a l’avantage de permettre de comparer les patois sans devoir passer par la traduction en français, de faire le pont entre les dialectes en comprenant plus facilement la proximité entre les parlers bressans, fribourgeois, valaisans, etc. L’emploi conjoint de ces deux écritures permet d’illustrer à la fois la diversité et l’unité profonde de la langue francoprovençale.

 

Bonne découverte!

 

Manuel Meune

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