Des poulets de Bresse dans l’Ain élevés par un gars de Saône-et-Loire

Dans le n° spécial BRIXIA « Volaille de Bresse », figure le commentaire suivant à propos du chaponnage chimique sous les initiales MG pour Maurice GOUJON:
« D’après certaines informations, non attestées car les secrets sont bien gardés dans ces corporations de faiseurs d’eunuques, une castration chimique aurait été pratiquée sur certaines volailles, dans certaines régions etc ».
Au cas où des personnes seraient intéressées par le sujet voici un témoignage que j’avais recueilli auprès d’André CHAUSSAT, paru dans le Romenayou n° 108 de 2015,  sous le titre » Des poulets de l’Ain élevé par un gars de Saône-et-Loire », qui confirme bien la pratique du chaponnage chimique, précisément sur des poulets de Bresse.

« Autant tout est bon dans le cochon, à part le caractère comme chacun sait, autant personne ne le nie tout est délicat dans le poulet de Bresse, même d’en parler.

De mémoire régionale on n’avait encore jamais vu ça : un commis venu de Saône-et-loire au milieu d’un élevage de poulets de Bresse situé dans l’Ain !

Tout le monde trépignait en guettant l’inévitable fait divers sanglant.

La déception fut à la hauteur de l’attente et l’on sait de source sure en dépit du secret médical bien gardé qu’après un tel gâchis le nombre de dépressions augmenta considérablement alentour, car Félix et Alice Marpaux  au Colombier en traitant comme un fils André Chaussat de Corcelle (1), lequel 65 ans plus tard évoque toujours ses anciens patrons avec le plus grand respect, ont créé un profond et durable traumatisme à l’échelle de la « Grande Bresse » soucieuse des traditions! Dommage…

Seul employé André débuta en 1947 sur le petit domaine bressan classique de polyculture – élevage dont l’élevage de poulets de Bresse d’un volume important pour l’époque ( 2000 poulets produits par an en lots de 250) constituait la particularité. En conséquence 50 ares étaient consacrés à la culture de maïs blanc de Bresse, nourriture riche en gluten favorable à l’engraissement, utilisée pour « finir » les renommés chapons porteurs des couleurs nationales.

Sur le site un parc était réservé aux poules pondeuses où paradaient 2 coqs et parfois 1 seul tellement c’est beau de mourir au combat.

L’élevage disposait de 4 couveuses, 2 électriques et 2 à pétrole, ces dernières jamais en panne utilisées pour l’éclosion.

D’abord entreposés par lots dans un cellier les oeufs étaient ensuite mis à couver dans des tiroirs au – dessus d’un niveau d’eau qui apportait le degré d’humidité voulue et sous la couveuse à pétrole dont André chaque matin mouchait les bougies qui les côtés non ébarbés auraient produit de la fumée.

Pour vérifier l’évolution des embryons à travers les coquilles, Félix Marpaux avait fabriqué une « machine à voir », petite caisse en bois contenant une ampoule électrique, et dont la face supérieure percée d’un trou à la dimension idoine accueillait l’un après l’autre les œufs mis au contrôle :

  • 1er mirage au 11ème jour pour vérifier la réussite de la fécondation:

Oeuf tout blanc à l’intérieur c’était raté, par contre la vue d’une  petite  boule rouge filamenteuse indiquait la présence d’un foetus.

–   2ème mirage au 18ème jour pour le tri :

Poussins bien visibles, élimination des mal formés et des jumeaux.

 

Au 21ème jour éclosion. A partir de ce moment les poussins grandissaient sur un lit de paille, sous les éleveuses, poêles en fonte spécifiques équipés en leur base d’un chapeau surélevé au fur et à mesure du grossissement des gloutons juvéniles.

D’abord démarrés à l’aliment tout prêt puis nourris aux céréales, mélange de maïs et de blé concassés avec le moulin de la ferme, les poulets passaient ensuite en épinettes où on leur proposait toujours du blé et du maïs cette fois cuits dans  la chaudière, servis grains tout juste éclatés, le tout accompagné de sérum ( 2 bidons de 30 litres par lot achetés à la coop de st Trivier), ou de petit lait.

Le moment de la vente aux marchés de Louhans, Pont-de-Vaux, Romenay venait quand classiquement en soufflant sous l’aile des volatiles une veine apparaissait. Quelques chapons bien roulés et impudiques allaient s’exhiber aux concours de volaille.

Le chaponnage chez Marpaux était effectué c’est à souligner par des hommes, tardivement, peu avant la mise en épinettes. A l’aide d’un outil appelé trocart, tube avec poussoir et embout triangulaire, une capsule de la taille d’une pierre à briquet contenant des hormones était inoculée sous la crête des poulets choisis. A partir d’une huitaine de jours la réduction de la crête et l’arrêt des tonitruants cocoricos (3) signalaient la réussite de l’opération.

Après chaque lot le local d’élevage était désinfecté à la chaux vive livrée sous forme de cubes qui étaient mis à fondre la veille du blanchiment des murs et du sol. Le dosage eau /chaux vive était soigneusement contrôlé pour éviter l‘empâtement dans la lance de la sulfateuse à mains.

 

Par son volume de production, sa méthode de chaponnage, la méticulosité apportée à chaque étape, l’élevage de Félix et Alice Marpaux sur lequel André Chaussat travailla du lundi au jeudi de 1947 à 1952 ensuite remplacé par un gars de l’Ain Maurice Bouilloux, est représentatif de l’agriculture en évolution, ou révolution si l’on préfère. Il appartenait au secteur pilote de l’élevage de volaille de Bresse de l’Ain, dans une époque située entre le jugement  du 22 12 1936 du tribunal de Bourg validant les notions de protection et de reconnaissance de la volaille de Bresse et l’AOC plus draconienne attribuée en 1957. La castration chimique toujours d’actualité ne concerne plus les poulets de Bresse.

Pendant cette période 1947 – 1952 André accompagné de Suzon la jument de la ferme Marpaux, a participé en les gagnant à deux concours de labour organisés à Saint trivier de Courtes par les Jeunes Agriculteurs, concours dans lesquels s’affrontaient des équipages hétéroclites constitués de chevaux, de paires de bœufs, de tracteurs fabriqués d’un châssis équipé d’un moteur de Peugeot 203 par Volatier à Rancy. André menait à la voix, guides repliés sur le harnais, le cheval attentif qu’il avait bien dressé.

Félix Marpaux ancien caporal infirmier durant la guerre de 14 qui  à l’occasion faisait les piqûres aux malades du Colombier, est décédé en 1954 laissant sa ferme sans successeur.

André de retour du service militaire est devenu journalier acquittant ses cotisations au syndicat agricole de Romenay auprès de madame Gauthier. Puis il a intégré le moulin Voisin au milieu de l’année 1955.

 

 

(1) «Le Colombier» hameau de Vernoux  (01) / «Corcelles» hameau de       Romenay (71)

(2) Bresses réunies de l’Ain, du Jura, de Saône-et-loire.

(3) Pas de Farinelli ( célèbre castrat du XVIIIème siècle) dans la basse-cour où souverains et prélats rechignent à se pâmer. Dommage…

 

 

Merci à André pour ce témoignage vécu.

 

 

Jean Naëgelen